http://www.rtbf.be/info/belgique/detail_gestation-pour-autrui-les-feministes-interrogent-les-limites-du-desir-d-enfant?id=9190162
Préoccupée par l'éventualité de la légalisation de la gestation pour autrui (GPA), après un rapport d'information du Sénat, l'Université des femmes a convoqué mardi un vaste panel de philosophes, psychologues, médecins, juristes et politiques qui ont cerné les limites de cette forme de maternité de substitution. Pour les associations féminines, le désir d'enfant ne peut être comblé par un droit inaliénable d'être parent qui serait contraire à l'émancipation.
Leurs représentantes craignent au contraire l'aliénation du corps de la femme dans une société qui reste patriarcale et dans un monde globalisé où les forces du marché prennent chaque jour un peu plus de pouvoir.
"La GPA n'est qu'affaire d'argent. Ce sont les multinationales qui appellent à la régulation du marché des femmes et des enfants", assure Marie-Anne Frison-Roche, professeure de droit économique à l'Institut d'études politiques de Paris, qui milite au sein du Collectif pour le respect de la personne (CoRP). Ce sont les agences et lobbies juridiques qui poussent à légiférer, preuve en est l'organisation prochaine d'une nouvelle bourse à Bruxelles par des promoteurs américains.
Aux Etats-Unis, la GPA est libéralisée - la situation diffère selon les Etats - jusqu'à permettre sa commercialisation. En Belgique, nul n'entrevoit une telle perspective, le Sénat s'étant limité à suggérer, sous strictes conditions une forme de GPA altruiste. Celle-là non plus ne convient pas à la société civile féminine. "Il s'agit d'une conception sexiste ne faisant que renforcer l'image selon laquelle la femme est forcément altruiste et bonne à garder les enfants à la maison", selon Pierrette Pape, politologue permanente au Lobby européen des femmes (LEF). Par ailleurs, tant que subsistera l'inscription dans le registre d'Etat civil, la "commercialisation" internationale subsistera, selon un clivage nord-sud "raciste et classiste".
Dans un avis prudent, pragmatique et rendu en ordre dispersé, le comité consultatif de bioéthique s'était manifesté, en 2004 déjà sur la voie d'une potentielle légifération moyennant notamment l'établissement d'une convention, estimant que la reconnaissance du désir d'enfant pouvait susciter un appel à la solidarité. Depuis, de progrès scientifiques en évolutions législatives (recherche sur les embryons, procréation médicalement assistée), les techniques et les réflexions se développent et "je suis très content qu'on ne puisse revenir en arrière", s'est avancé prudemment le philosophe Michel Dupuis, membre du Comité consultatif bioéthique. "On prendra de plus en plus de risques et avec le 'transhumanisme', le travail est devant nous. Il est fondamental d'encadrer avec des limites négociées plutôt que de retourner à l'état sauvage, comme disait Rousseau". Alors, "oui, il y a des lobbies économiques, comme il y a des lobbies féministes, des lobbies hétérosexuels et des lobbies homosexuels".
Car, outre la volonté de répondre aux femmes désireuses de maternité mais dans l'impossibilité de procréer, la GPA est de plus en plus envisagée pour les couples homosexuels, gays y compris, frappés de discrimination. Alors que Michel Dupuis préfère laisser le soin d'interroger le politique à cet égard (les sénateurs envisagent la GPA pour les couples homosexuels), le pédopsychiatre Luc Roegiers (UCL) réfute qu'il y ait discrimination. "C'est le chemin", se contente-t-il de dire, admettant toutefois être "en divergence" par rapport à l'évolution de la réflexion sur la GPA. Cohérent, ce dernier se dit cependant également peu favorable à l'adoption, qui provoque les mêmes sentiments d'abandon dans le chef de l'enfant. "Il y a une discontinuité sensorielle susceptible d'affecter l'attachement", observe-t-il.
Hormis le cdH qui s'est prononcé en faveur d'une loi interdisant la GPA, les autres groupes politiques du Sénat ont défendu l'idée d'une loi balisant sérieusement la pratique altruiste dans les centres de procréation médicalement assistée. Des propositions de loi ont été déposées à la Chambre mais le sujet n'est pas considéré comme prioritaire et reste clivant à l'intérieur même des partis politiques. Pour l'essayiste Jean Cornil, ancien parlementaire PS, la GPA est "réactionnaire" en ce qu'elle touche au "vase sacré de la femme" et extrêmement libérale à l'aune d'une "marchandisation croissante du monde".
Les praticiens de la GPA n'avaient pu ou voulu faire le déplacement mardi, a regretté l'Université des femmes.
Sage-femme disposant d'une expérience en procréation médicalement assistée (PMA) - mais pas en GPA - Agnès Echterbille (Erasme) a laissé l'assemblée face à un certain nombre de questions. "La société nous pousse-t-elle à avoir une attitude pronataliste? Est-ce que pour s'épanouir, une femme a absolument besoin d'être mère? Est-ce que la société pousse les femmes à être mères à tout prix, plus qu'à être capables d'assumer un choix de vie?", s'est-elle notamment demandée.