http://www.ledevoir.com/societe/sante/463079/s-endetter-pour-procreer
Pour permettre aux couples infertiles de se payer un traitement de fécondation in vitro,les cliniques privées font des partenariats avec des banques pour leur offrir des options de financement rapides. Malgré tout, plusieurs patientes ne parviennent pas à obtenir un prêt bancaire ou un crédit d’impôt, ce qui les oblige à tirer un trait sur le projet d’avoir un enfant.
Stéphanie Chabot a 30 ans. Avec son conjoint, elle a fait un premier traitement de fécondation in vitro alors que ceux-ci étaient encore remboursés par la Régie de l’assurance maladie du Québec. Mais elle n’a pas eu de chance. Elle souhaite aujourd’hui faire une nouvelle tentative, mais elle est à court d’option, et ce, bien qu’elle soit admissible au crédit d’impôt offert par Québec en remplacement du programme de procréation assistée aboli par la loi 20 en novembre dernier.
Avec un revenu familial d’environ 60 000 $, Stéphanie estime qu’elle pourrait bénéficier d’un remboursement d’environ 40 % sur un traitement de 7000 $. « Mais ça nous prend de l’aide pour commencer les traitements parce que c’est beaucoup d’argent. »
Stéphanie est travailleuse autonome. Elle a une garderie en milieu familial. Son conjoint a un bon emploi. Papiers en mains, le jeune couple s’est présenté dans une institution financière pour présenter son « projet de vie ». On leur a fait comprendre que ce ne serait pas possible, car, étant locataires, ils ne présentaient aucune garantie. Et un traitement de fécondation in vitro, c’est encore moins garanti. Stéphanie et son conjoint sont allés frapper à d’autres portes. Ils ont même demandé une augmentation de leur limite sur leurs cartes de crédit. « C’était la même chose partout, se désole Stéphanie Chabot. On est tellement découragés, on a pleuré. Pourquoi est-ce qu’on ne peut pas avoir d’aide ? Oui, je suis travailleuse autonome, oui, on a un petit salaire, mais c’est une vie, avoir un enfant. Pourquoi on nous refuse ça ? »
Plan de financement
Stéphanie n’est pas la seule à abandonner le rêve d’avoir un enfant pour des raisons financières. À la Clinique Ovo, le Dr François Bissonnette estime qu’environ 40 % de ses patients sont dans la même situation. « La plupart ne font même pas de demande de crédit, ils se découragent tout simplement devant l’ampleur des coûts. »
Pour faciliter l’accès au crédit à sa clientèle, la clinique Ovo a fait un partenariat avec la Banque Scotia. Sur son site Web, la clinique précise qu’il s’agit d’une « option de financement abordable et compétitive » pour les traitements de fertilité. « La demande de crédit est simple et confidentielle et l’approbation se fait souvent dans les 24 heures qui suivent. »
Les plans de financement sont devenus la norme dans les cliniques de fertilité privées. L’été dernier, Le Devoir rapportait que Procrea avait conclu un partenariat avec le groupe américain IntegraMed, qui offre aux couples infertiles des solutions de financement à des taux d’intérêt de 20 % avec l’option « grossesse garantie ou argent remis ». La clinique n’a pas rappelé Le Devoir pour préciser les solutions offertes aux couples québécois.
Chez Fertilys, une clinique ouverte il y a tout juste deux ans par le Dr Pierre Miron, on propose un remboursement étalé sur 3 à 12 mois avec un taux d’intérêt de 13,5 %. En entrevue, le Dr Miron convient que c’est plus élevé qu’un prêt personnel courant, mais il explique cela par le fait que « c’est plus risqué pour les institutions financières ».
Après la consultation avec le médecin, le patient passe « dans le petit bureau à côté »pour discuter d’un financement personnalisé, un peu comme pour l’achat d’une voiture chez un concessionnaire. « C’est vrai que c’est l’image qui vient en tête, concède le Dr Miron. Mais c’est la médecine qui nous est imposée par le ministre [de la Santé]Gaétan Barrette. Je ne suis pas heureux de ça, je peux vous le dire. On n’est pas habitués en médecine de devoir “dealer” avec ça. »
Crédit d’impôt
Si les cliniques affirment que c’est un service apprécié des patients, certains affirment que l’on « profite de la détresse des gens » pour gagner de l’argent. « J’ai acquis une certaine maturité avec les années, mais, il y a dix ans, j’aurais sauté là-dessus. J’aurais dit : “on s’endette et, au pire, si ça ne marche pas, on fera faillite et c’est tant pis” », raconte Martine Vallée Cossette, 36 ans, qui a passé 15 ans en clinique de fertilité. À son grand bonheur, elle a réussi à avoir un enfant il y a deux ans.
Mais aujourd’hui, cette belle réussite l’empêche d’avoir accès au crédit d’impôt puisque seuls les couples infertiles sans enfant y sont admissibles. « On ne peut plus aller de l’avant. Financièrement, ce n’est pas possible. C’est donc un deuil que l’on fait aujourd’hui. On n’aura pas d’autre enfant. Notre fils va rester enfant unique. »
Karine Cummings, de Québec, dénonce elle aussi le crédit d’impôt qui exclut les couples infertiles qui ont déjà eu la chance d’avoir un enfant. « Avant que Québec décide de rembourser la FIV, on avait des crédits d’impôt de 50 % pour tout le monde. Là, il n’y a plus rien pour ceux qui ont déjà un enfant. M. Barrette a décidé qu’on devait se contenter d’avoir un enfant. »
Au téléphone, Karine Cummings est au bord des larmes. Elle a toujours rêvé d’avoir une grande famille, mais avec deux emplois précaires, elle n’est pas prête à prendre le risque de s’endetter pour peut-être avoir un enfant. « Ça nous fait peur. C’est beaucoup trop de sous, et il n’y a aucune garantie que ça marche. Si on était sûrs d’avoir un enfant au bout du processus, on foncerait à 100 milles à l’heure, mais ce n’est pas le cas. C’est tellement triste d’abandonner le projet d’avoir un enfant à cause de l’argent. »